Méditations d’un contestataire

Méditations d’un contestataire
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protestationCela faisait bientôt cinq jours que Steve n’était plus sortis de cette salle obscure où il avait trouvé refuge après les évènements du 17 Juin. C’était son abri à lui. Sa cachette éternelle. Le seul endroit où presque personne ne pouvait le trouver. Le seul endroit en lequel il avait confiance. Un lieu qu’il maitrisait comme sa poche, un lieu qui ne pouvait le trahir.
Car en ces temps de révoltes généralisées et de répressions violentes, tout était possible. Y compris les plus hautes et inimaginables trahisons. La confiance n’existait presque plus. Et la loyauté n’était plus que l’un des rares vestiges d’une époque où le sens des valeurs prévalait encore. Des liens se créaient et se brisaient au gré des intérêts. La lâcheté s’était généralisée et les hommes n’étaient plus des compagnons fiables et fidèles. Des coups de pied de l’âne fusaient de toutes parts et la roublardise avait fini par être hissée au rang de vertu. Alors, un fugitif comme lui ne pouvait se fier qu’à son instinct.
Voilà pourquoi il avait décidé de lier son sort à celui de cet endroit qui a toujours été pour lui un lieu plein d’espoir, une sorte de thébaïde où il pouvait sans crainte se terrer.
Sa cachette était une toute petite maison située en plein milieu d’une forêt à l’autre bout du pays. Cette maison qu’il avait connu lors d’une précédente cavale par le plus grand de tous les hasards, était toujours vide, abandonnée ! Il y séjournait donc en toute quiétude non sans prudence.
Du fond de cette cabane légèrement obscure, il ressassait minutieusement les derniers évènements. Il les décortiquait de bout en bout. Comment tout ceci avait-il pu dégénérer de la sorte ? Ce monde serait-il devenu fou ? Quelle place pour la contradiction dans cette société ? Le règne de la pensée unique et la théocratie malsaine : c’est cela ce que nous réservons à nos descendants ? Est-ce normal que l’on soit sous le feu des objurgations juste parce qu’on émet un avis contraire ? Bref, il se posait une infinité de questions auxquelles ils tentaient désespérément de trouver des réponses.
Et Il est clair qu’il en avait le temps. Même si son esprit surchargé et épuisé par tant de souffrances psychologiques et morales se refusait par moment à « tourner » convenablement. La réflexion lui devenait alors presqu’impossible dans ce genre de cas. Elle se refusait à lui et pourtant, Dieu seul sait combien de fois il en avait besoin. Lui qui depuis trois jours n’avait point fermé l’œil. Il s’y efforçait encore plus désespérément.
Mais comment dormir lorsqu’on a été témoin oculaire de tant d’atrocités ? Tant de barbaries ? Comment fermer l’œil lorsqu’on porte sur soit la responsabilité d’avoir initier cette campagne de protestation qui a abouti à cette violente répression ?
Et dire que cette vague de manifestations qui chaque jour prenait de l’ampleur, avait suscité beaucoup d’espoir aux seins des classes populaires. Et alors que lui et ses amis revendiquaient pacifiquement, l’Etat corrompu et impitoyable ruminait sa riposte, manégeait inlassablement pour la rendre imparable.
Et patatras !!!! Tout dégénéra au troisième jour. Ces manifestations pacifiques allaient se transformer en un bain de sang.
Alors que le jour s’achevait, deux individus parmi les manifestants allaient tirer des coups de feu dans la direction des agents des forces de l’ordre venus dit-on pour encadrer la manifestation. Un mort et des blessés.
L’Etat corrompu et impitoyable n’allait pas tarder à s’en servir comme prétexte pour diaboliser le mouvement de contestation et le stopper brutalement. Les instigateurs des manifestations, des pacifistes invétérés, allaient être par la suite accusés d’atteintes à la sureté de l’Etat.
Des supposés témoins tout aussi corrompus les uns que les autres allaient en un temps record se succéder à la télévision d’Etat. Dans la même logique, des témoignages tout aussi surréalistes les uns que les autres allaient être servis aux téléspectateurs avec pour tous, un seul et même objectif : dévoiler les dessous d’un supposé complot dont le but ultime était le renversement de l’ordre étatique et l’instauration d’une révolution à la cubaine.
D’autres ajouteront même que les révolutionnaires envisageaient de faire abattre tous les tenants du pouvoir actuel ainsi que d’autres leaders d’opinions afin de permettre l’émergence d’une classe politique nouvelle.
Que de fadaises ! Que de mensonges ! Et dire que des esprits faibles arrivent toujours à croire à ce type de mises en scènes.
Toutefois, Steve Albert était très loin d’être dupe. Il n’était pas naïf. Bien au contraire. Il savait par expérience que lorsque cet Etat corrompu et impitoyable vous livre autant à la vindicte populaire au travers d’une campagne de diabolisation dont lui seul à le secret, il vise un seul et unique objectif : préparer l’opinion publique à votre incarcération à vie voir votre mort prochaine.

 

Ils sont d’ailleurs légions ceux qui avant lui avaient connu un sort pareil. Parmi tant d’autres, Steve se souvint de contestataires telles que Auguy Alban le philosophe révolutionnaire, Marc Rodon le général marxiste ou encore Tiné François l’opposant historique. Tous avaient été condamnés à mort après avoir été accusés d’atteinte à la sureté de l’Etat.
Ils avaient été tous pendus sur la place publique. « Paix à leurs âmes ! » rumina Steve.
Ce système maléfique qui se perpétuait n’était rien de plus que le témoignage d’une certaine théodicée. C’était certain !

 

contestation
Voilà pourquoi, en un temps record, Steve fit sa valise et quitta les lieux. Il fallait se terrer, prendre du recul, éviter l’incarcération pour donner à la lutte une chance de survivre. Il fallait se donner le temps de se préparer afin de contrattaquer efficacement et marquer des coups importants dans cette rude confrontation.
Car il était hors de question d’abandonner la lutte et avec elle l’idéal auquel il aspirait. Lui qui depuis sa tendre enfance avait toujours rêvé d’une société démocratique dans laquelle la liberté d’expression et l’accès à l’éducation seraient un droit pour tous sans distinction de race, religion ou de classe sociale. Il a également souhaité de vivre dans une société où les droits des hommes seraient respectés. Une société sans violence sur les plus faibles. Une société où la justice règnerait de façon absolue.

 

Une société sans corruption dans laquelle la répartition des richesses collectives serait une réalité. Bref, une société qui serait très loin de cette dystopie dans laquelle lui et ses compatriotes vivaient.
Voilà pourquoi depuis l’époque estudiantine, il avait milité au sein d’associations qui réclamaient des reformes pour une société plus équitable. Plus tard, il continua la lutte en tant que travailleur engagé dans des groupements de syndicats. Il s’était constamment battu pour faire évoluer positivement les choses dans cette société. Pour Steve, tout homme devrait quel que soit sa position agir pour essayer de rendre ce monde meilleur. Et il s’est toujours battu dans ce sens.
Parfois lui venaient à l’esprit des moments de protestations de ses deux époques. Trop de souvenirs se bousculaient dans son esprit. Par exemple, ce meeting du 15 Janvier qui avait débouché sur l’emprisonnement d’une trentaine de leaders et militants d’associations estudiantines, lui y compris.
Il se souvient également du grand mouvement de grève qu’il avait déclenché en tant que responsable d’un des plus grands syndicats de travailleurs du pays. Trois jours plus tard, le gouvernement avait dû faire de nombreuses concessions face à la détermination des grévistes.
Une grande première dans l’histoire de cette république. Un véritable exploit qui lui avait valu l’admiration de bon nombre de ses concitoyens. Sa popularité ne cessait de croitre surtout dans les milieux contadins et estudiantins. Bref, c’était pour lui le moment de gloire.
Mais aujourd’hui, tout cette réputation qu’il s’était donner tant de temps et de mal à bâtir était extrêmement menacé par la campagne de diabolisation mise sur pied par ce gouvernement.
Par le passé, ce Système lorsqu’il se sentait menacé avait à, maintes reprises, réussis par instinct de survie, à sortir un de ses tours dont lui seul avait le secret.
Cet incident entre les deux tireurs dans la foule et les agents des forces de l’ordre serait-il le fruit d’une des nombreuses manigances de ce gouvernement soucieux dès le premier jour de « casser du manifestant » ?
Ces « infiltrés » étaient–ils des manifestants excédés qui avaient agis de leur propre chef ou avaient-ils été tout simplement payés pour compromettre le mouvement de protestation ? Aucun élément palpable ne permettait à Steve de tirer une conclusion fiable. Seulement, son instinct le poussait à croire en une probable théorie du complot.

 

 

Une chose est sûre, en dépit des appels à la non-violence et des fouilles minutieuses des manifestants avant que ceux-ci n’aient accès à la place Diendrone (théâtre de la protestation) deux d’entre eux ont réussi le stupide exploitd’atteindre mortellement des agents de sécurité. Cela était un fait tout aussi grave qu’incompréhensible qu’il fallait élucider.

 

Cependant, cela justifiait-il la réaction disproportionnée du gouvernent ? A coups sûrs non ! Faire plus de 90 morts et des centaines de blessés juste parce que deux individus ont tirés des coups de feu, c’est juste inhumain. C’est abusé et peut être prémédité.
Car lorsqu’ensuite on assiste à une chasse à l’homme savamment orchestrée on finit par se dire que ces gens-là n’attendaient que cela pour s’adonner à leur sport favori : la violation des droits de l’homme ! C’était d’ailleurs dans la l’habitude de ce gouvernent d’agir anticonstitutionnellement.
Que fallait-il faire à présent ? Comment redonner de la vigueur au mouvement de protestation après ce coup dur ? Les leaders de la contestation, pour les plus chanceux, étaient en cavale. Un autre grand nombre était derrière les barreaux tandis qu’une bonne douzaine dans les cieux sans doute au paradis !
Fallait-il engager une confrontation directe avec ce gouvernement qui n’attendait que cela pour décimer tous les manifestants ? Quel était l’état d’esprit de ceux-ci à l’heure actuelle ? Etaient-ils toujours motivés ? Comment pouvait-il reprendre contact avec les compagnons de lutte sans se faire chopper? Comment réagissait le peuple face à cette campagne d’intoxication orchestrée par le gouvernement ? Bref, il lui fallait répondre à certaines questions et établir une riposte efficace.
Voilà pourquoi il se devait de mener une réflexion ubéreuse afin de trouver des réponses et les solutions idoines. Et il en avait le temps. Car dans ce lieu, il était condamné à demeurer pendant encore quelques temps.
Le temps que le temps fasse son effet. Que les choses se calment un tout petit peu. Le temps que la traque des contestataires s’essouffle. Le temps que l’opinion internationale s’indigne devant autant de violence. Le temps que les organismes reconnu internationalement appellent les différentes parties au dialogue.
Bref, il fallait attendre que la violence laisse place à la discussion franche, au dialogue et aux compromis. L’atmosphère de violence prédominait encore. Ce n’était donc pas le bon moment pour dialoguer encore moins pour faire la paix. Une paix si chère à Steve. Un militant pacifiste incapable de faire du mal à une mouche.
« Oui au compromis mais non à la compromission ! » s’était-il écrié comme pour s’auto-motiver, pour s’empêcher d’oublier ce principe cher à tous ceux qui combattent des systèmes d’oppression.
Et alors qu’il soliloquait tel un fou, un élément dans la salle attira son attention. Sur une petite table à l’angle de la salle, il découvrit un post récepteur radio tout couvert de poussière. Rien qu’à l’idée d’avoir des informations sur ce qui se passait à l’extérieur à ce moment précis, il était rempli d’une joie incoercible. Il n’y avait certes pas d’électricité dans ce bled, mais en très bon bricoleur, il avait trouvé une piste à explorer : l’énergie solaire. Car ce petit poste radio de fabrication chinoise pouvait également fonctionner à l’aide d’une minuscule batterie rechargeable grâce à l’énergie solaire. Vive la chine !
Il déposa la batterie sur un petit meuble dehors afin que celle-ci prenne contact avec le soleil ardent, puis regagna l‘intérieur de la maison où il pouvait, le temps que le soleil face son effet sur la batterie, ressasser ses souvenirs.
Il n’avait que cela à faire de toute façon.
Alors, Il se mit à penser à sa fiancée Mireille qui à l’heure actuelle, se demandait sans doute elle aussi où il était. Il se souvenait de son visage dont les traits de façon obvie lui venaient à l’esprit. Elle si douce, effacée et aimable. Elle si forte à encaisser les coups de la vie.Il ne craignait pas pour elle car c’était une femme de valeur, une résistante. Une femme qui connaissait la lutte et la vivait au quotidien. Il se souvenait de leur rencontre sur les bancs de l’université. De son regard timide et sa richesse d’esprit. Il se souvenait également de leurs conversations passionnées, de leur envie de refaire ce monde injuste et de changer les choses.
Un sourire envahit son visage à cet instant précis. Non il ne pouvait pas craindre pour elle, c’était une révolutionnaires dans l’âme. Elle était vaccinée contre toutes les souffrances physiques et morales. Et mourir en martyr ne lui faisait pas peur !
Le déplacement rapide dans la salle d’une minuscule souris le sortit de la réflexion dans laquelle il baignait et à laquelle il ne se refusait plus. Il prit alors un instant pour contempler l’endroit dans lequel il était. Cette salle était dépourvue de toute decoration. Aucun linge de maison . Aucune trace de l’action d’un architecte d’intérieur professionnel . Rien de rien  !

Il regardait par la fenêtre et appréciait ce grand nombre de vieux arbres, sous lesquels, dans l’ombre, se mussaient quelques vielles cabanes abandonnées.
Heureusement, le fait d’avoir vu tant de violences ces derniers temps n’avait pas causé en lui une certaine synesthésie. Il pouvait encore percevoir les choses telles qu’elles étaient et les apprécié à leur juste valeur
Et pendant qu’il contemplait le spectacle abracadabrant qu’offrait dame nature, il posa ses yeux sur la batterie qu’il avait quelque temps auparavant laissée au contact du soleil. Depuis ce temps, Il ne s’était pas écoulé un grand nombre d’heures . Mais Steve ne résistait plus à l’envie d’avoir des informations fraiches sur ce qui se passait à l’extérieur. Il sortit, prit la batterie et retourna à l’intérieur.
Quelques instants plus tard, des voix qui sortaient de l’appareil résonnaient dans toute la salle. Certes ,l’écoute n’était pas aisée vu la qualité médiocre du son mais c’était toujours mieux que rien. A la radio d’Etat, la diabolisation continuait en dépit des appels au calme lancés par les autorités des pays voisins. Des journalistes baignant dans une impéritie notoire rivalisaient d’ardeur dans un exercice auxquels ils étaient habitués : l’intoxication des masses et la propagande en faveur du système.
Alors qu’il écoutait tout dégouté, une information retint son attention : sans doute, certains de leurs compagnons torturés à mort dans les geôles de ce régime sanguinaire, avaient finis par dévoiler la cachette d’un bon nombre de leaders qui se faisaient débusquer les uns après les autres. Du moins, c’est la conclusion qu’il tira face à cette nouvelle vague d’arrestations qu’annonçait le journaliste.
Au départ, il crut que c’était de la manipulation. Mais quand il entendit la voix rocailleuse du grand syndicaliste Réné Okoba appelant tous les contestataires à faire allégeance au système, il comprit le caractère désespéré de la situation dans laquelle lui et ses compagnons de lutte se trouvaient.
C’était bel et bien la voix de l’homme. Et si ce syndicaliste intrépide avait lui aussi « baissé la culotte », c’est qu’il avait sans doute subit les pires tortures inimaginables. Steve se refusa donc de le juger. Surtout qu’il avait conscience, pour y avoir plusieurs fois séjourné, des sévices dont on pouvait faire l’objet dans les prisons de ce pays.
Steve se refusait également de s’apitoyer sur son sort ; Il préférait réfléchir et se questionner… Sa cachette avait-elle été également dévoilée ? Fallait-il changer de lieu au risque de se faire prendre ? Seuls quelques-uns de ses compagnons parmi les plus fidèles savaient où il pouvait être en ce moment.

Mais la loyauté aujourd’hui avait presque disparue et rien n’était sûr.
C’est à cet instant précis que quelqu’un, d’un coup sec et fort, frappa à la porte. Le cœur de Steve se mit à battre la chamade. Etait-ce les militaires du gouvernement qui avaient fini par le retrouver ? Où l’un de ses compagnons qui pour mieux se cacher avait fini par le rejoindre ?

 

Sans peur ni crainte, Il se leva et prit la direction de la porte. Il était prêt à tomber en martyr comme tous ces héros de la lutte des classes assasinés avant lui. Il était fier de l’image qu’il laisserait à la postérité. Il respira un bon coup et pris le poignet de la porte….  Il entendait une voix :  « Réveilles toi Steve, réveilles toi ! Aujourd’hui c’est le grand jour. Le mouvement de protestation illimité débute aujourd’hui. Réveilles toi, l’heure a sonné » affirmait d’une voix douce sa fiancée Mireille.

 

Une voix tendre qui le tira donc de son long rêve. Le front légèrement recouvert de sueur, un sourire en coin. Tout cela n’était qu’un rêve.Il n’allait certainement pas en parler à Mireille. Du moins pas aujourd’hui. C’était son petit secret à lui.
Et ne croyez surtout pas que ce rêve allait le pousser à annuler ou suspendre le mouvement de constestation  prévu pour débuter aujourd’hui. Etait-ce une prémonition ? Peu importe… De toutes les façons, Il en fallait plus pour ébranler la détermination de cet infatigable lutteur…Ne dit-on pas que :

« Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent » Victor HUGO

Steve retira d’un coup sa tenue de nuit et se dirigea rapidement vers la douche. « Plus de temps à perdre,  la journée s’annonce mouvementée » se dit–il sèchement .

Fin !

Rédigé   le 27 Mai 2016

 

Ps : Ce récit n’est que pure fiction. Fruit de mon imagination…. Il a connu un franc succès auprès de mes lecteurs au cours de l’année .Et cela m’a vraiment fait plaisir . Je vous remercie de tout mon cœur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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